vendredi 6 juillet 2012

Un père, un fils, une histoire à transmettre (Maus)


Que dire de cette œuvre culte qui n'ait pas encore été dit ?
Je ne vous ferai donc pas une énième critique sur Maus, ce monument de la bande dessinée dans lequel Art Spiegelman raconte l'histoire de ses parents, Juifs polonais victimes des persécutions nazies, mais je vais me contenter de vous dire ce que j'en ai pensé, tout simplement.

Cette œuvre auréolée d'un prix Pulitzer en 1992 (Art Spiegelman est le seul dessinateur à avoir reçu ce prix), est parue sur plusieurs années, de 1981 à 1991, dans la revue de bande dessinée RAW qu'il a fondé avec sa femme (Françoise Mouly, éditrice) et en deux volumes, le tome 1 en 1986 et le 2 en 1991.
J'ai lu les 2 tomes avec plusieurs semaines d'intervalle ; emprunté le premier à la bibliothèque et acheté le deuxième (vous ne voyez donc que le 2 sur mes photos).

Il faut que je vous dise tout d'abord que j'ai mis du temps à me lancer dans Maus à cause des dessins.




Je n'accroche pas du tout avec ces souris, ces chats et ces cochons, même si je comprends la métaphore, empruntée à la propagande nazie et que le procédé du zoomorphisme est régulièrement utilisé dans le dessin. Je n'accroche pas du tout non plus avec les traits que je trouve souvent trop gras et qu'une certaine personne "ignorante" en BD (dans une autre BD que je suis en train de lire) a qualifié de "charbonneux".



Je trouve que les images ont très mal vieillies (au risque de me faire huer) mais je comprends bien qu'au moment de sa parution dans les années 80, elles ont pu faire sensation.
Un art considéré encore comme mineur à l'époque qui osait s'attaquer à un évènement majeur de l'Histoire...
La Shoah en bande-dessinée, c'était vraiment inédit et l'œuvre de Spiegelman reste une référence incontournable.

J'ai donc passé outre mes préjugés esthétiques... et j'ai bien fait.

Maus m'a captivée. Le tome 1, portant sur l'histoire des parents de Art Spiegelman en Pologne, fuyant les persécutions  de ghetto en ghetto, autant que le 2 qui débute quand les parents arrivent dans les camps d'Auschwitz.

Bien sûr, j'ai apprécié l'intérêt historique du témoignage recueilli par Art auprès de son père Vladeck (le père et la mère ont survécu aux camps, se sont expatriés en Suède où Art est né, avant de s'exiler aux USA ; la mère s'est suicidée en 1968 et le père s'est remarié avec Mala, une autre rescapée des camps) et j'ai pu faire  plusieurs rapprochement sur la vie (survie) à Auschwitz avec ce qu'a décrit Primo Levi dans Si c'est un homme.


Mais ce qui m'a encore plus intéressée, ce sont les parties contemporaines à l'élaboration de la BD et montrant les échanges entre le père et le fils.
Oui, Maus présente la particularité d'offrir une double trame narrative. La BD est découpée en chapitres et chacun débute par des planches mettant en scène Art et son père dans les années 75-80, aux États-Unis. On voit le fils rendre visite à son père, lui présenter son projet d'écrire son histoire et celle de sa mère, et se mettre à recueillir son témoignage oral.
Les chapitres continuent ensuite avec le récit du père à proprement parler (à la première personne du singulier) sur sa vie en Pologne avec sa femme et sur leur déportation dans les camps, ensuite, tous les deux séparés.

La collecte des informations ne se fait pas sans difficultés. Art se trouve confronté au mauvais caractère de son père (et c'est un euphémisme). On découvre un homme aigri, odieux avec sa nouvelle femme qui le supporte de plus en plus mal, radin et raciste envers les Noirs.
On est donc bien loin de l'image glorieuse que l'on peut se faire d'une personne ayant survécu aux camps de concentration mais on peut comprendre Vladeck. Il a été marqué profondément par ce qu'il a vécu (et comment ne pas l'être) et il a gardé à vie certains réflexes et comportements égoïstes de survie.

On comprend que le fils, à travers ce travail de mémoire qu'il entreprend, est animé par le désir de se rapprocher de se père qu'il a du mal à comprendre. Il cherche également à mieux connaître sa mère qu'il a perdu à l'âge de 20 ans.
En deux mots, ce sont ses propres racines qu'il veut découvrir.
Mais par le biais de cette entreprise, il cherche également à se libérer du sentiment de culpabilité qui l'habite, lui qui n'a pas vécu le calvaire de ses parents, lui, l'enfant qui a vécu, contrairement à son frère aîné, le petit Richieu, mort pendant la guerre.

Comment survivre à un survivant de la Shoah ?
Il faut en parler (Primo Levi) ou faire parler (Art Spiegelman), témoigner.



Pour en savoir plus sur l'auteur et son récent travail sur le 11 Septembre, 
voyez ce reportage d'Arte de 2005 
Rendez-vous sur Hellocoton !