mardi 2 avril 2013

"Le garçon en pyjama rayé", de l'autre côté de la barrière...


Une fable qui raconte Auschwitz à travers les yeux d'un petit garçon allemand, innocent et naïf, à qui l'on cache l'horreur et la vraie nature du camp de concentration.
Un livre qui permet d'aborder ce sujet avec les plus jeunes, à partir de 12 ans.

Bruno, 9 ans, est heureux dans la grande maison familiale de Berlin, de 5 étages.
Du jour au lendemain, il doit faire ses bagages et partir vivre dans une autre maison, à "Hoche-Vite", avec sa mère, sa sœur Gretel  et son père, à qui le "Fourreur" a donné un nouveau travail.
Sa nouvelle maison ne lui plaît pas du tout. Elle n'est pas aussi grande, semble posée au milieu de rien.
De la fenêtre de sa nouvelle chambre, il découvre pourtant d'autres gens, tous habillés en pyjama rayé, qui vivent de l'autre côté d'une barrière.

Bruno commence alors à s'interroger.
Qui sont ces gens ? Pourquoi sont-ils habillés de la sorte ? Pourquoi ne peuvent-ils pas venir de son côté de la barrière, et inversement ? etc.
Un jour, alors qu'il est parti en exploration de ce nouveau monde, un de ses passe-temps favori, il fait la connaissance de Shmuel, un petit garçon du même âge que lui, mais qui vit de l'autre côté...

Oui, on peut dire que ce roman est vraiment une fable. Ou un conte, c'est comme on le veut.
Dans le ton : beaucoup de répétitions dans les qualificatifs ou les descriptions de lieux ou de scènes, et quand on sait que le livre est premièrement destiné à un jeune public, on comprend mieux ce style.
Dans la naïveté de Bruno : il doit attendre plus d'un an pour savoir enfin qui sont les gens de l'autre côté de la barrière et il tombe des nues quand sa grande sœur lui parle de "Juifs". La logique des choses aurait d'ailleurs voulu qu'il l'apprenne de ses nombreux échanges avec le petit Shmuel et un adulte qui lirait ce livre arguerait que ce n'est pas très crédible tout ça. Il passerait alors complètement à côté du but recherché.
Dans certaines incohérences, voulues, qu'un adulte pointera du doigt immédiatement, mais qui étaient nécessaires à la construction du récit sur un mode le plus simple possible.
Ainsi la maison du commandant qui semble être située assez prêt du camp puisque l'enfant arrive à voir des prisonniers (ce n'était pas du tout la réalité).
Ainsi Bruno qui discute tranquillement avec Shmuel, pendant une année, sans se faire "prendre" une seule fois, puis qui arrive même ensuite à se glisser sous la barrière.

J'ai beaucoup aimé parce que ce roman est une matière formidable pour aborder le sujet des camps de concentration avec les plus jeunes.
Oui c'est édulcoré et beaucoup de choses sont sous-entendues. Des choses que l'on devine tout de suite quand on est adulte et qu'on a été un minimum instruit.
Ce roman est matière à réflexion : le jeune lecteur se posera forcément les mêmes questions que se pose Bruno.
À nous, parents ou professeurs, de l'aider à y répondre, à la fin de la lecture, si certaines zones restent dans l'ombre.

Extrait p.55 : Bruno questionne son père :
  "- Qui sont ces gens dehors ? finit-il par dire.
   Père pencha la tête de côté, un peu embarrassé par la question.
   - Des soldats, Bruno. Des secrétaires. Du personnel. Tu en as déjà vu.
   - Non, pas ceux-là, dit-il. Les gens que je vois de ma fenêtre, dans les baraques, au loin. Ils sont tous habillés pareil.
   - Ah, ceux-là, dit Père, en hochant la tête, avec un léger sourire. Ces gens... ce ne sont pas des gens, Bruno.
   Bruno fronça les sourcils.
   - Ce ne sont pas des gens ? demanda-t-il, doutant de ce que Père voulait dire.
   - Du moins, pas comme nous l'entendons, poursuivit Père. Mais, pour l'instant, tu ne devrais pas t'en occuper. Ils n'ont rien à voir avec toi. Et tu n'as absolument rien en commun avec eux. Contente-toi de t'installer dans ta nouvelle maison. Accepte la situation et tout ira mieux."

Et j'ai tout simplement beaucoup aimé pour l'originalité de l'angle de vue à travers les yeux d'un enfant.
Un enfant, tout ce qu'il y a de plus innocent et naïf, qui ne peut même pas imaginer le pire et que ses parents puissent être liés de près ou de loin à quelque-chose de mal.
J'ai trouvé cette histoire complètement inédite.
Je ne demande qu'à être détrompée si vous en connaissez une autre dans le même style. Ça m'intéresse.

Extrait p. 144 :
  "Chaque fois qu'ils se retrouvaient, Bruno demandait à Shmuel s'il pouvait se faufiler sous la barrière afin qu'ils pussent jouer ensemble de l'autre côté. Et chaque fois, Shmuel refusait, arguant que ce n'était pas une bonne idée.
   - De toute façon, je ne comprends pas pourquoi tu as tellement envie de venir de ce côté, disait Shmuel. Ce n'est pas très agréable.
   - Essaie un peu d'habiter chez moi, disait Bruno. Pour commencer, la maison n'a pas cinq, mais trois étages seulement. Comment peut-on demander à quelqu'un de vivre dans un espace aussi restreint ?
   Il avait oublié l'histoire de Shmuel et des onze personnes qui vivaient dans une seule pièce avant d'arriver à Hoche-Vite, dont le fameux Luka qui n'arrêtait pas de taper même quand il n'avait rien fait de mal.
   Un jour, Bruno demanda à Shmuel pourquoi lui et tous les autres de son côté de la barrière portaient le même pyjama rayé avec le calot assorti.
   - C'est la tenue que les soldats nous ont donnée à notre arrivée, répondit Shmuel. Ils nous ont pris nos vêtements.
   - Il ne t'arrive jamais de te réveiller le matin en ayant envie de mettre autre chose ? Tu as forcément une tenue différente dans ton armoire.
   Shmuel cligna des yeux et ouvrit la bouche pour lui répondre, mais se ravisa.
   - En plus, je n'aime pas les rayures, ajouta Bruno, bien que ce ne fût pas vrai.
   En réalité, il les aimait beaucoup et en avait plus qu'assez de porter des pantalons, des chemises, des cravates et des chaussures trop petites pour lui, alors que Shmuel et ses amis avaient le droit de rester en pyjama rayé toute la journée."

Notez le décalage entre les deux enfants, qui ont le même âge mais forcément un vécu différent. Shmuel, l'enfant juif, ne sait pas tout ce qui se passe à Auschwitz et - on pourra dire heureusement pour lui - pas tout ce qui l'attend. On le voit complètement désarmé face aux questions naïves si terriblement terre-à-terre que lui pose Bruno, auxquelles il n'a pas la force de répondre bien qu'il le pourrait.

Un mauvais point à la traduction des mots anglais prononcés par Bruno pour dire "Auschwitz" et le "Fürer". Il ne les comprend pas comme il faut, avec ses oreilles de petit enfant, et dans le texte original, à la place il dit "Out with" et "The Fury". Ce dernier est traduit en français par "Le Fourreur", et reconnaissons que ça n'a pas du tout le même sens. Ça n'en a même aucun en français, rapport au personnage. Quant à "Out with", il est traduit par "Hoche-vite" et sa signification fait l'objet d'une explication entre Bruno et sa sœur. J'ai trouvé cette explication plutôt incompréhensible dans notre langue alors qu'en anglais, j'imagine que ça doit l'être.

Je rajouterai que la fin est très bien (si je puis le dire ainsi). Elle m'a même surprise sur le coup, mais après réflexion, c'est une fin très logique et même très morale (si je puis encore le dire ainsi).



John Boyne, écrivain irlandais, est auteur d'autres romans mais aussi de plusieurs nouvelles et articles. Son garçon en pyjama rayé est devenu un best-seller mondial. Il a été adapté au cinéma en 2008 (clic).

À lire aussi, sur le même sujet : La mort est mon métier, de Robert Merle 
 et Si c'est un homme, de Primo Levi
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