mardi 19 avril 2016

"Le Bonheur National Brut", fresque générationnelle des années 80 à nos jours


Ce gros roman nous promène durant une trentaine d'années dans les vies de quatre amis d'enfance. De l'élection de Mitterrand à celle de Hollande.

On découvre Rodolphe, Benoît, Tanguy et Paul, le narrateur, en 1981, tandis qu'ils s'apprêtent à passer le bac dans quelques mois et que l'élection présidentielle se profile.
Rodolphe, issu d'un milieu ouvrier et communiste, a honte de ses origines. Il rêve de s'élever socialement et épouse les idéaux socialistes. Il veut faire de la politique.
Tanguy, qui a perdu son père il y a plusieurs années, aide sa mère à faire tourner l'entreprise familiale. Pour lui, ce sera des études de commerce.
Benoît, lui aussi orphelin de père, et de mère, a été élevé par ses grands-parents "à la ferme". Les études ne l'intéressent pas. Son truc, c'est la photo.
Quant à Paul, le narrateur de cette fresque générationnelle, il se cherche. Il est homosexuel mais ne sait pas encore comment "composer" avec cet état de fait qu'il n'ose pas encore afficher. Son père, un médecin gynécologue très strict le rabaisse en permanence. Il lui impose l'inscription dans une prépa médecine parisienne. Paul accueille cette nouvelle comme une libération. L'ouverture des possibles...


La première moitié du roman balaie les histoires des garçons de 1981 à 1984. La seconde, les reprend 25 ans plus tard.
Rodolphe est député socialiste et cherche toujours à sortir du lot, à se faire remarquer. Tanguy occupe un poste haut placé dans la filiale d'une multinationale, Benoît est devenu un photographe mondialement connu mais n'a pas pris la grosse tête pour autant. Paul est comédien et bourlingue un peu dans le monde du théâtre. Il vient d'écrire sa première pièce.
Ont-il réussi leur vie ? Et qu'est-ce que la réussite d'ailleurs ? Mais surtout, sont-il heureux ?

Il y a un narrateur bien identifié mais la vie des quatre amis est traitée à part égale, chacun des chapitres se focalisant alternativement sur les uns et les autres.
On s'attache à ces personnages masculins. Les femmes sont très peu présentes, reléguées aux rôles secondaires. C'est une histoire de mecs, certes, mais une histoire universelle dans laquelle les cas de figures exposés offrent un panel assez large de ce que peut être une vie, dans ses ambitions, ses quêtes et ses doutes. L'auteur ratisse large et quelques clichés ne nous sont pas épargnés... Mais c'est un roman, et il faut bien étoffer quelques peu le scénario...
Le comédien homo, touché par le virus du VIH (mais qui s'en sort bien lui), qui vivote plus ou moins et qui n'est toujours pas fixé sentimentalement...
Le commercial, bourreau de travail, qui est revenu en France après avoir fait ses preuve aux États-Unis, a épousé une Américaine, ne boude pas les relations adultères et qui va subir un cuisant burn out...
Le politicien, qui a "réussi" avec l'appui de son beau-père, un industriel, lui permettant de fuir ce monde prolétaire dont il est issu, éternel insatisfait, qui veut toujours plus de reconnaissance mais qui est toujours tiraillé entre son intégrité morale et ses ambitions...
L'artiste photographe, que le monde de l'art et de la mode s'arrache mais qui vit complètement en dehors du star system et qui est secrètement amoureux depuis plus de 20 ans de la femme de son ami...

Objectivement, ce ne fut pas une lecture hyper exaltante (le style n'a rien de remarquable) mais je tire mon chapeau à l'auteur pour cette somme d'écriture où tout s'enchaîne admirablement bien. C'est un très beau travail romanesque.
Il n'y a pas matière à commenter pendant des heures. C'est un bon roman, digne de ce nom.

J'ai beaucoup aimé la morale, à la fin, donnée par la bouche de Paul, sur la quête du bonheur.
Comme s'il avait fallu toutes ces années pour comprendre qu'il n'y a pas de bonheur sans lâcher prise...

Extrait p. 762 :
"N'avons-nous pas tous pensé que nous serions heureux le jour où nos rêves d'enfant seraient enfin accomplis ?
  Et si tout cela était complètement faux ? Et si le bonheur était la plus grosse arnaque de ce siècle et de tous ceux qui l'ont précédé ? Et si le souci d'atteindre le bonheur était précisément la chose qui nous faisait le plus souffrir ? Ceux qui, comme moi - et des milliards d'autres -, sont trop faibles pour renoncer complètement aux ambitions délétères de leurs désirs devraient simplement se contenter d'espérer sans rien attendre. La teneur de nos rêves, ce qui en constitue la matière secrète et brûlante, ne vient-elle pas de ce qui échappe totalement à notre volonté ? J'en suis aujourd'hui intimement convaincu, ne pas souhaiter atteindre son but est, en la circonstance et de manière paradoxale, la façon la plus judicieuse de s'en approcher. Nous devrions être des promeneurs de nos vies au lieu d'en être des marcheurs entêtés."

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